Parler de l’agriculture, c’est faire de la géographie | L'école des céréales

Parler de l’agriculture, c’est faire de la géographie

Professeur de géographie en collège, j’ai rencontré Catherine Fabre en octobre dernier à l’occasion d’une enquête réalisée sur le travail des champs en automne, une période plutôt active, je l’avoue de manière assez insoupçonnée pour moi, avec l’intention d’utiliser son témoignage pour illustrer mes cours (L’automne temps des récoltes et du semis). Nos échanges ont pris très rapidement la tournure d’une discussion à bâton rompu dépassant largement le cadre de mon intention initiale… Alors que modestement elle s’excusait d’avoir ainsi confisqué la parole et que je lui répondais au contraire ma gratitude de nourrir mes questionnements de géographe dont mes élèves profiteraient bientôt, elle a prononcé cette phrase qui me donne aujourd’hui l’occasion de reprendre ce dialogue : "Parler de l’agriculture, c’est faire de la géographie" ! Soudain en effet, mes connaissances, les discours et les démonstrations tenus en classe, tellement abstraits, sur les interactions produites par les activités agricoles, tant humaines que technologiques, sur l’espace, ont pris tout leur sens.

Techniques agricoles et structures agraires

"Selon la région, les sols mais aussi la diversité des reliefs, vos choix des cultures et vos pratiques agricoles s’en trouvent modifiés. Ils varient en effet selon la taille des parcelles, leur forme, la présence de bois ou de haies, ou au contraire l’absence de tout obstacle sur plusieurs dizaines ou centaines d’hectares comme c’est le cas en Picardie par exemple." En l’écoutant, les cours sur les structures agraires, les grandes plaines céréalières  du Centre et du bassin parisien, opposés aux régions de bocage de l’ouest prenaient des couleurs dans mon esprit. Une question de paysage, mais aussi de types d’activité agricole, qui oriente l’organisation du travail, le niveau de mécanisation de chaque exploitation, le choix des cultures ou la prédominance de l’élevage.

"On est passé des semoirs à maïs 4 rangs à des semoirs 6-8 rangs, précise Catherine, dans cette vallée du Grésivaudan, qui n’est pas comparable avec les céréaliers dans le bordelais qui travaillent avec des semoirs à maïs 18 rangs sur des exploitations de 1 500 ha ! Ma plus grosse parcelle fait 5 ha et est sillonnée de fossés pour drainer les eaux. Même si le remembrement a permis d’agrandir nos exploitations, et par voie de conséquence nos parcelles, nous subissons les contraintes du territoire et de ses fonds de vallée.

Les étendues de terre à perte de vue du Nord, de l’Est et du Centre propices aux cultures telles que la pomme de terre, la betterave sucrière et à la céréaliculture s’opposent au bocage Normand ou celui du Massif Central, constituant autant d’enclos naturels pour l’élevage bovin notamment. Un tour de France des terroirs qui n’est pas sans me replonger dans le célèbre Identité de la France, ouvrage multiple de Fernand Braudel qui en parlant d’histoire faisait aussi de la géographie (dans son numéro 5 d’octobre 2014, le magazine Epok’Epi consacre une double page à "La France et ses paysages agricoles", p. 4 & 5).

Dans la vallée du Grésivaudan chère à Catherine, et plus largement dans la vallée du Rhône, on retrouve d’autres formes encore de parcelles également fermées. Ici, ce ne sont plus les arbustes du bocage normand mais de véritables arbres pour protéger les cultures des fortes poussées du mistral qui s’y engouffre, des jours durant, parfois pendant plus d’une semaine.

Taille et nombre d’exploitations agricoles

À la tête d’une petite exploitation familiale en Isère, Catherine Fabre justifie ainsi ses choix : "ici par exemple, je pratique la diversification de l’assolement : sur les 45 ha de terres agricoles de mon exploitation familiale, au lieu de ne semer que du maïs, je cultive aussi du soja, du blé, de l’orge, de la luzerne, du colza et des pois, en rotation tous les ans, ce qui me permet de récolter 5 à 6 productions chaque année."

Catherine Fabre appartient à la catégorie des exploitants individuels. Ils constituent la norme dominante dans le monde agricole (66 % de l’ensemble) et, pour la majorité, sont à la tête d’une exploitation de petite taille. Quand  on regarde par secteur de production, la céréaliculture est tout juste en dessous de cette moyenne (avec près de 65 % de ses exploitations en statut individuel). 

La tendance reste toujours à la diminution du nombre d’exploitations agricoles ! En 2013, la France métropolitaine en comptait 452 000, soit une baisse de 8 % sur les 3 dernières années et de plus de la moitié en 25 ans. Un mouvement, initié après 1945, de baisse du nombre des petites exploitations contrebalancée par une hausse plus modeste des grandes exploitations. L’Agence d’évaluation et de prospective agricole, l’AGRESTE, remarquait dons son dernier rapport qu’"en France métropolitaine, le nombre de petites exploitations (144 000) a diminué de 20 % entre 2010 et 2013. Cette baisse est de 12 % pour les moyennes exploitations (132 000) alors que le nombre de grandes exploitations (176 000) s’accroît de 9 %."

[Voir le détail des chiffres sur Agreste]

En Isère, Catherine constate qu’en "30 ans, on est parti d’une surface moyenne (ce qui ne veut rien dire, car l’Isère combine à la fois des paysages de montagne et des plaines fluviales) de 15 ha pour dépasser aujourd’hui les 30 ha." Un rapport inversement proportionnel à l’évolution du nombre d’agriculteurs : Catherine Fabre précise que dans son village "nous étions plus de 15 dans les années 1980, nous ne sommes plus que trois aujourd’hui ! " L’ensemble des terres cultivées représente aujourd’hui autour de 150 ha, mais ces exploitations ne sont pas d’un seul tenant et uniformes : il y a aussi des parcelles sur les hauts plateaux pour les pâturages, des bois, etc. Catherine Fabre indique que son "exploitation de 45 ha est constituée de prairies, de fossés, de bois, etc., répartis sur quatre communes différentes."

L’incompréhensible SAU, Surface Agricole Utile…

"C’est quoi la SAU Monsieur ? " Il est certain que ce n’est pas la notion la plus concrète pour les élèves… ! La définition qu’en donne l’INSEE permet d’en délimiter le périmètre : car il s’agit bien d’évaluer quels espaces sont concernés et donc associés à l’activité agricole.

"Notion normalisée dans la statistique agricole européenne. Elle comprend les terres arables (y compris pâturages temporaires, jachères, cultures sous abri, jardins familiaux…), les surfaces toujours en herbe et les cultures permanentes (vignes, vergers…)." (INSEE)

En Rhône-Alpes, Région qui englobe l’Isère, le mouvement de concentration des exploitations agricoles est plus fort qu’à l’échelle nationale (l'Isère compte 52 % de petites exploitations, contre 45 % sur l'ensemble de la Région, qui n'exploitent que 16 % de la surface agricole).

La concurrence pour les terres

La baisse de la SAU (Surface Agricole Utile) exprime ce jeu de concurrence entre terres agricoles, espaces urbains et, important à prendre en compte dans cette zone bien ensoleillée, les espaces touristiques. Catherine a bien vu cette évolution et constate "Dans ce couloir, il y a les voies de chemin de fer, les autoroutes, les anciennes nationales, et tous les villages qui ont doublé voire triplé de volume lors des dernières décennies, il nous reste les zones inondables… ! D’ailleurs convoitées par les aménageurs de l’espace pour réaliser des casiers de rétention d’eau pour anticiper d’éventuelles crues millénaires."

Tout est dit ! Les activités humaines, qu’elles soient agricoles, industrielles ou de service, se livrent à un combat sans merci pour l’espace. Il suffit de représenter sous la forme d’un schéma les propos de l’agricultrice, pour visualiser avec les élèves ces tensions qui agitent l’espace géographique. La ville grignote chaque année sur la campagne. C’est l’équivalent d’un département de terres agricoles qui disparait tous les 6 ans (à lire dans "L’agriculture grignotée par la ville", Alternatives Economiques, N° 314, juin 2014). De la même façon, les longs mois d’été très secs, caractéristiques du climat méditerranéen, créent d’autres phénomènes de concurrence pour l’utilisation de l’eau jamais autant convoitée durant la période estivale par l’agriculture et l’activité touristique ! 

Il faut enfin analyser la diminution de la SAU comme le résultat de la volonté du monde agricole d’accroître sa productivité et la qualité de ses cultures. À l’image des campagnes d’arrachage systématiques des pieds de vigne dans le Languedoc, vignoble de masse, pour se tourner vers des productions plus qualitatives, on constate plus généralement "la concentration de l’agriculture sur les meilleures terres, les plus mauvaises étant abandonnées à l’exploitation forestière (dont les peupleraies : plantations de peupliers, arbres à la pousse rapide adaptés aux zones humides)." (p. 57 in Aménager et développer le territoire français, © CNED 2010).

Oui, "parler de l’agriculture, c’est faire de la géographie !" Le relief influence la taille et le type d’exploitation, l’occupation de l’espace interroge la place des diverses activités humaines (agricoles, urbaines, industrielles, touristiques, etc.) et le jeu de concurrences qui en découle. Et si on y ajoute, comme le souligne Catherine, "qu’il n’y a pas une agriculture française mais des agricultures très diversifiées", se posent bien les problématiques d’échelle et de gestion d’espace, premières préoccupations des études géographiques !

Crédits photos : © ARVALIS - Institut du Végétal